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Elle « a perdu le sud » comme d’autre perdent le nord

Camille Boubals, Elle « a perdu le sud » comme d’autre perdent le nord
Grand projet, Design graphique - Multimédia, 2020
De « Animisme » à « Zénith » en passant par « Bouteille », « Obsolescence » ou encore « Potager », ce petit lexique personnel en vingtsix mots est une tentative de définir les contours et les enjeux d’une pratique imaginaire* : une pratique de fortune. Elle cristallise une réflexion plastique sur comment la transmission d’un son, de la parole, peut-elle s’appareiller, se joindre « à (son pareil) », à (une image), à (un objet). Cette entrée par le langage s’associe à la conception d’un outil de dessin numérique et d’une famille d’objets plastiques empreints d’animisme — parlant tous de position, de situations ou d’endroits, de repères, de leurs points et de leurs pertes ainsi que des récits de vie qu’ils transportent avec eux…
  • © Amélie Canon

Descriptif

Informations

Du latin apparare, préparer, le terme « appareil», indique un terrain polysémique et allégorique sur lequel repose cette pratique de fortune. En langage maritime, l’appareillage désigne l’ensemble des manoeuvres nécessaires pour prendre la mer. En ce sens, il se rapproche de la technique et des manières de disposer différentes pièces d’un mécanisme : en somme, tout un dispositif qu’il faut mettre en place. Si ce terme peut signifier tout ce qui « d’une manière ou d’une autre à la capacité de contrôler et de diriger les êtres vivants.» (Agamben), il contient en même temps une dimension d’étrangeté, une distance que la technique se donnerait par rapport à celui qui l’utilise : au coeur de son fonctionnement, il s’y jouerai de l’imprévu.
Pour mettre en pratique l’«apparatus», je fabrique une machine à dessiner vernaculaire* qui reproduit simultanément le mouvement de ma main entrain de dessiner. À travers son processus
de fabrication, alliant low tech (objets du quotidien) et high tech (programmation, électronique), mon outil hybride s’inspire d’une certaine forme de désobéissance technologique (Enersto Oroza) dans le sens où il m’est impossible d’anticiper totalement ce qu’il produira. Comme nombreux sont aussi les musiciens qui ont fabriqué leurs propres instruments, (Intonarumori, Russolo), j’ai eu envie de fabriquer le mien.
Ainsi ma main appareillée travaille de concert avec son ombre numérique et reste ouverte à son obsolescence, à l’erreur, à la rature. Elle ne se définit non pas comme une machine qui«performe» et exécute des ordres mais plutôt à mes yeux comme une forme d’espèce compagne*(Donna Harraway). Pour aller plus loin, elle me ramène à une relation au non vivant qui montre cette facilité étonnante, qu’on les humains pour se lier, s’attacher et passer du temps avec des objets sans conscience ou d’autres formes de vie (Mon arbre, Raymond Depardon et Claudine Nougaret).
Ainsi au coeur d’une pratique de fortune, je questionne la seconde vie de nos objets (les machines sonores analogiques de Pierre Di Sciullo). Elle ouvre mon regard sur la manière de comment prendre soin d’eux ce que l’on nomme les obsolètes, les abandonnés, les naufragés…
À défaut eux aussi d’entendre leur parole, mes autres «protagonistes» du diplôme puisent dans la métaphore, de la « bouteille à la mer ». D’une part, il y a une famille de bouteilles «haut-parleuses» qui sont issues d’une recherches sur les matières sonores et d’autre part, un recueil éditorial en partie imprimé avec ma machine, intitulé,
Elle marchait sur l’eau les nuits d’orage et de tempête. Ce livre expérimente les richesses de la transmission orale (la spontanéité, les erreurs, le silence, etc.) et raconte l’histoire d’une femme, de ma grand-mère Rita, qui en quittant l’Algérie, a dû « rempoter ses racines » en France et laisser la terre accomplir son labeur de terre. L’ensemble du processus de création de mes recherches sera visible sur Entretenir, un journal de bord numérique. Cette interface reprend mon lexique (la pensée typique en abécédaire, Marc Monjou) comme vingt-six possibilités d’entrer et de partager cet exercice du diplôme. Étymologiquement, le verbe exercer renvoie à «pratiquer une discipline», «former à la pratique», «s’éduquer», «mettre à l’épreuve», «mettre en jeu», «mettre en mouvement».
À l’heure où tout semble donner l’illusion que le cours des évènements échappe mystérieusement à tout contrôle humain (Le Cours des Choses de Peter Fischli et David Weiss) s’exercer à une pratique de fortune, s’improvise avec les moyens du bord. Elle s’inspire d’un design critique qui valorise des systèmes de production alternatifs et artisanaux : une manière de rendre l’humain, la nature et leurs interactions plus résilientes, à savoir, plus adaptées aux bouleversements et aux crises qui ont lieu et qui auront lieu encore.
Enfin, au coeur de cette agitation, inventer une pratique de fortune m’a permis de redéfinir les contextes de mon travail et ses modalités : de l’ouverture à un temps plus libre et libéré. Comme porte-étendard des ces temps improductifs et nécessaires à cette pratique, je prépare en ce moment une voile de fortune qui, sur la plage, me protègera du soleil et du vent du nord.

Étudiant(s)
Camille Boubals
Titre
Elle « a perdu le sud » comme d’autre perdent le nord
Type
Grand projet
Secteur
Design graphique - Multimédia
Année
2020