Tu avais déjà une pratique textile avant le jacLab - qu'est-ce qui t'a décidée à rejoindre le laboratoire ?
J'avais déjà expérimenté autour du textile durant mes années de licence, notamment au travers de workshops, dont un autour du jacquard pendant les mobilisations contre la réforme des retraites. Nous avions tissé deux jacquards révolutionnaires et l'expérience collective avait été très stimulante. Mes précédentes pièces textiles m'ont aussi ouverte à ce médium que je n'avais jamais considéré comme pouvant faire partie de ma pratique avant d'entrer à l'École.
J'avais constaté que projection et textile se rejoignaient sur de nombreux points, créant une synergie particulière.
Ici, les projets étant individuels, ce n'était pas le même exercice qu'un workshop collectif, mais on retrouvait cette énergie de groupe et d'entraide. Mon projet était encore flou au début de l'année, et les échanges lors des premières semaines au jacLab m'ont aidée à clarifier mon intention et à définir le rôle que le jacquard pourrait y jouer.
Peux-tu présenter en quelques mots ton projet de diplôme « Les paupières de verre » ?
Les paupières de verre est une installation narrative qui explore un environnement naturel riche en biodiversité, parcouru par un·e humain·e en quête d’une plante invisible, n’apparaissant que brièvement durant l’heure bleue.

Cette plante fait écho au silphium, une espèce ayant réellement existé, utilisée par les Romains et les Grecs pour ses propriétés « miraculeuses », mais disparue en raison de sa surexploitation. Aujourd’hui, une plante très proche aurait été identifiée en Turquie, bien que rare : on n’en compterait qu’environ 600 spécimens dans le monde.
Tu combines animation, tissage jacquard et installation : comment ces différents médiums dialoguent-ils entre eux ?
Le déploiement de plusieurs techniques et médiums permet de mettre en résonance l’expérience sensorielle des spectateur.ices avec le récit. Le son introduit l’histoire à travers une voix et guide le spectateur. Le vidéomapping permet à mes images d’exister dans l’espace, mais aussi de révéler certaines pièces, comme le jacquard ou une boîte de Pétri géante, ainsi que des gouttes de verre suspendues dans le vide.

Pour assurer la fluidité entre lumière, son et image, j’ai utilisé un logiciel de régie centralisée, piloté par un complice tel un chef d’orchestre. Ce projet a nécessité une préparation importante en salle noire et la collaboration de plusieurs chefs d’ateliers, professeurs et ami·es qui m’ont aidée à tout mettre en place. Un véritable travail d’équipe !
Comment le dispositif - son, lumière, projection- guide-t-il l'expérience des spectateur·ices ?
Ces différents médiums composent un ensemble fragmentaire, où chaque élément apporte un regard sans clore le récit.
Le dispositif sonore, lumineux et de projection guide les spectateurices, tout en leur laissant la liberté de déambuler et de construire leur propre expérience
Une voix introduit l’histoire et guide les spectateurices jusqu’à l’activation d’écrans circulaires qui les encerclent. La disposition des écrans empêche de tout voir simultanément, invitant à se déplacer et à faire ses propres choix. Cela renforce la sensation d’être observé·e, presque épié·e, et le ton du film soutient cet étrange malaise. Derrière, une boîte de Pétri géante évoque l’observation scientifique et peut être examinée de près par les spectateur·ices.
Quelle place le jacquard occupe-t-il dans l’installation ?
Lorsque le film s’éteint, on découvre une pièce textile tissée en jacquard, jusque-là tapie dans l’obscurité. Elle se révèle à travers une projection en vidéomapping, illuminant ses détails grâce à une animation en limaille de fer.
Comment s’est déroulée la réalisation de ce jacquard ?
La création de mon jacquard s’est étalée sur plusieurs mois. La phase de recherche a duré environ deux mois, suivie d’un important travail sur le logiciel Pointcarré (passerelle entre le dessin et le métier à tisser), qui a nécessité trois mois d’allers-retours. Le choix des couleurs et des matières s’est fait en parallèle de la construction de l’image.
Le tissage en lui-même a été réalisé en trois jours, ce qui était intense puisque je travaillais en trois trames (trois couleurs, plus le blanc déjà présent dans le fil de chaîne). Plus il y a de trames, plus le processus est long, chaque geste étant répété pour chaque couleur.
Enfin, j’ai brossé certaines zones pour les rendre plus floues, modifier leur texture et leur donner un aspect duveteux, qui absorbe la lumière différemment.

Dans le rendu final, comment le travail de la matière et de la lumière participe-t-il à l’idée d’apparition et de disparition ?
Le travail de la matière et de la lumière est central dans l’idée d’apparition/disparition. J’ai choisi des fibres naturelles de laine, pour matérialiser la plante de manière concrète et organique. Certaines zones brossées renforcent son étrangeté et la nature mystique de la créature, évoquant presque des poils et rappelant la mousse qui recouvre les êtres du film.
Le dessin fait aussi appel à un imaginaire numérique, et j’ai infiltré quelques fils synthétiques brillants pour réfléchir la lumière différemment et créer une ambiguïté entre organique et artificiel, toujours dans l’idée d’infiltrer le réel par l’imaginaire.
Quelle place ont eu les échanges avec les autres étudiant·e·s et les encadrantes dans l’évolution de ton projet ?
Les échanges avec les autres étudiant·es et encadrant·es ont été déterminants. Ils m’ont permis de m’interroger et de mieux définir la direction à suivre. La diversité des points de vue, techniques et artistiques, a été très bénéfique.
Il n’y a pas eu un moment précis marquant un tournant, mais un élément a été décisif pour le tissage en trois trames : la suggestion de Mona et Laura de travailler dans le sens inverse de celui initialement prévu, ce qui m’a permis de tisser sur une plus grande distance. Dans l’autre sens, le jacquard aurait été plus petit et moins présent dans l’installation. Cela reste contre-intuitif et peut créer quelques nœuds au cerveau lors de la préparation de l’image dans le logiciel !
Dirais-tu que ton passage par le jacLab a transformé dans ta manière de penser le cinéma d’animation ?
Oui, mon passage par le jacLab a transformé ma manière de voir le cinéma d’animation. Je pense qu’il y a un terrain très fertile à explorer dans la rencontre des médiums. Certains croisements peuvent créer de réelles relations symbiotiques et se nourrir mutuellement. Cela permet de développer un autre langage et une autre façon de raconter des histoires, et je trouve toujours très intéressant de chercher de nouvelles manières de faire récit.