Rencontre avec Fayrouz Harmattalah Sbaï, diplômée 2025 sélectionnée au Festival d'Annecy

Fayrouz Sbai Harmatallah © Béryl Libault
Fayrouz Sbai Harmatallah © Béryl Libault

Avec Aïcha Kandicha, son film de diplôme mêlant papier découpé et sable animé, Fayrouz Harmattalah Sbaï revisite une figure majeure de l’imaginaire marocain.
Sélectionnée au Festival international du film d’animation d’Annecy, la jeune diplômée revient sur la genèse d’un projet ambitieux, à la croisée de la mémoire, de la technique et du récit.

    À l’occasion de la projection AFTER 2025, l’École met en lumière les films de diplôme du secteur Cinéma d’Animation et les trajectoires qu’ils peuvent ouvrir. Pensés comme l’aboutissement d’un parcours de formation, ces films constituent aussi, bien souvent, un premier geste professionnel et une première occasion de diffusion dans les festivals.

    Le parcours de Fayrouz Harmattalah Sbaï en offre une belle illustration. Diplômée en 2025, elle voit son film Aïcha Kandicha sélectionné au Festival international du film d’animation d’Annecy, dans la catégorie « Film de fin d’études ». Inspiré d’une légende marocaine et réalisé en papier découpé et sable animé, ce court métrage donne forme à un univers visuel singulier, nourri de références intimes, historiques et fantastiques.

    Dans cet entretien, elle revient sur la naissance du projet, les choix techniques qui l’ont structuré et ce que cette aventure lui a appris sur la fabrication d’un film.

    La transformation d’une peur d’enfance en projet artistique …

    « Aïcha Kandicha » est un court-métrage en papier découpé et en sable animé qui se penche sur une version méconnue de la légende d’Aïcha Kandicha, célèbre djinniya* marocaine.

    À l’âge de 7 ans, des camarades m’ont raconté que si je tournais trois fois sur moi-même face à un miroir en prononçant « Aïcha Kandicha », une sorcière sanguinaire apparaîtrait pour me dévorer. Cette histoire m’a profondément marquée : pendant longtemps, j’ai été terrifiée par les miroirs la nuit. Comme je parlais en dormant, j’avais même peur de prononcer son nom sans m’en rendre compte. J’ai fini par retirer tous les miroirs de ma chambre, et, lors de soirées ailleurs, je les recouvrais pour bloquer ce que j’imaginais être des passages vers un autre monde.

    Plus tard, j’ai découvert une autre version de cette figure. Selon certaines histoires, Aïcha Kandicha ne serait pas une créature malveillante, mais une femme devenue vengeresse après la mort de ses proches pendant la colonisation portugaise du Maroc. Elle aurait attiré des soldats pour les tuer à son tour.

    J’ai eu envie de me confronter à cette peur d’enfance en proposant une autre lecture de cette légende. Le film s’est alors construit comme une forme d’origin story, avec l’idée d’un revenge movie, porté par une dimension cathartique.

    … de la cour d’école au film d’étude, en passant par le Concours d’entrée

    J’ai l’idée de ce film depuis assez longtemps, j’avais d’ailleurs parlé d’Aïcha Kandicha à ma soutenance pour intégrer l’école : la figure de cette sorcière m’a toujours fascinée, étant à la fois une figure politique, féministe, décoloniale et fantastique.

    J’ai commencé l’écriture en septembre 2024, débuté l’animation en avril 2025 après avoir enregistré les voix des comédien.nes et j’ai animé en moyenne 2 minutes de film par mois. En ajoutant, certaines péripéties et la post-production, je termine tout juste le film en mars 2026.

    L’invention technique au service d’un récit : banc-titre et sable animé

    Mon film a été entièrement tourné sous caméra, en banc-titre, majoritairement en papier découpé et en sable animé. Un banc-titre est un dispositif où la caméra est mise en position zénithale et vise une plaque de verre sur laquelle on pose les éléments animables (dans mon cas, le papier, le sable et de la semoule). Mes éléments étaient rétro-éclairés par une table lumineuse, ce qui créait une texture et une couleur particulières à mes marionnettes et au sable.

    Dans certaines versions récentes de la légende, Aïcha aurait vécu près d’El Jadida, non loin de la rivière Oum Errabia. Dans mon film, les fluides — eau, vin, sang — occupent une place importante.

    Or, animer l’eau en papier est particulièrement complexe : cela demanderait, par exemple, de nombreux éléments en substitution pour représenter un liquide en mouvement. J’ai donc choisi d’utiliser du sable pour incarner tous les fluides. C’est un matériau très malléable à l’animation, presque paradoxalement fluide. Les grains sont déplacés image par image, à la main ou au pinceau, en veillant à ce que chaque particule bouge entre deux prises.

    J’ai utilisé du sable noir sur fond blanc, ensuite inversé en négatif, pour les mouvements de l’eau et le ressac des vagues. Pour le sang et le vin, j’ai opté pour du sable rouge rétroéclairé : la lumière lui donne une profondeur qui évoque presque l’hémoglobine. J’ai d’ailleurs été moi-même surprise du rendu.

    D’autres matières apparaissent ponctuellement, comme la semoule, utilisée dans une scène où Aïcha et une captive l’égrainent. La séquence d’ouverture, quant à elle, est entièrement réalisée en sable, afin de créer une continuité visuelle.

    Enfin, le grain du sable m’évoquait celui de la vision nocturne, lorsque l’œil ne mobilise que les bâtonnets de la rétine. Associé au son et à la musique, il contribue à créer une matière vivante, presque magique, proche d’une présence fantomatique et polymorphe.

    Fabriquer un film, seul·e mais pas isolé·e

    J’ai eu la chance d’être accompagnée durant la majorité du tournage par plusieurs personnes (Juliette Ardent, Alice Cabaret, Macha Trioullier, Ju Teysonneyre) qui se sont relayées pour m’assister à la fabrication pendant que j’animais. Je préparais des fichiers Illustrator des marionnettes et des éléments animables en papier, et iels fabriquaient les éléments grâce à ma machine à découper vectorielle et une de notice qui indiquait où placer les éléments.

    Le plus difficile a été de rester endurante et de continuer à produire, même les jours où l’énergie manquait, pour ne jamais perdre la dynamique d’avancer. Garder le moral a été particulièrement compliqué lorsque certaines données ont été perdues, mais, heureusement, je les ai retrouvées et cela appartient désormais au passé. Maintenant que le film est terminé, je ressens que tous mes efforts et ma persévérance ont été récompensés.

    L’après-film : ce que le diplôme met en mouvement

    J’ai compris que l’on ne sait rien faire — jusqu’à ce qu’on s’essaie à l’exercice. Je n’avais jamais animé en papier auparavant, et désormais je ne vois plus de difficulté à me confronter à des plans, même challengeants. Je me sens très chanceuse de ne pas avoir été lassée par mon film après tout le temps passé dessus, je ne dirais pas non à une adaptation en long-métrage !