Céline Groman en résidence à la Casa de Velázquez : habiter comme méthode

© Céline Groman
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Lauréate 2025 du Prix Casa de Velázquez – École des Arts Décoratifs – PSL, Céline Groman a mené à Madrid une recherche artistique où l’écriture, la voix et l’attention au quotidien occupent une place centrale. Entre ralentissement, observation et expérimentation, elle nous explique comme cette résidence est devenue pour elle un espace de transformation

    Le prix Casa de Velázquez x École des Arts Décoratifs-PSL

    Chaque année, la Casa de Velázquez accueille une trentaine d'artistes pour des séjours de deux à onze mois, dans un cadre unique à Madrid. Ouverte aux créateurs et créatrices de toutes disciplines - dessin, gravure, sculpture, musique, architecture, cinéma ou chorégraphie -, elle s'attache à soutenir le dialogue entre création, recherche et expérimentation.

    Depuis 2019, l'École des Arts Décoratifs-PSL et la Casa de Velázquez unissent leurs forces à travers un prix dédié, offrant chaque année à un·e diplômé·e la possibilité d'une immersion de deux mois et demi à Madrid, accompagnée d'une bourse de 2 500 €. Céline Groman, diplômée 2025 en Art Espace, en est la septième lauréate.

    Elle incarne la volonté commune des deux institutions de promouvoir une création contemporaine exigeante et engagée. Pour elle, cette résidence est un temps particulier, à la croisée de la continuité et du déplacement dans sa pratique.

    Au-delà de l’expérimentation, cette résidence est pour Céline une étape dans son parcours post-diplôme, nourrissant projets de recherche, ateliers avec jeunes artistes et curateurs, et pratiques artistiques personnelles.

    Pour Céline, candidater à une résidence, c’est accepter un temps de recherche, de lenteur et de transformation qui dépasse ce que le cadre pédagogique permet. Une invitation à faire de chaque geste, chaque espace et chaque moment un outil de création.

    Le quotidien d’une résidente : un temps à part, un projet vivant

    Céline décrit sa résidence comme un prolongement de sa pratique, où son travail à l’École des Arts Décoratifs-PSL se transforme sous l’influence de Madrid et de la Casa. Elle poursuit une démarche déjà incarnée, vivante, qu’elle nourrit de son intérêt pour le son, la voix et l’écriture. La résidence devient alors un laboratoire de l’inachevé, où l’important est de proposer des expériences sensibles plutôt que des objets finis.

    Une journée type pour Céline n’a rien de routinier. Elle alterne entre promenades dans la ville, dans la Casa de Campo ou les jardins de la Casa, temps de lecture et d’écriture, yoga et méditation. Les interactions avec les autres artistes sont également fondamentales : partager un repas, marcher ensemble, visiter des ateliers, échanger sur leurs projets.

    « La co-présence modifie mon rapport à l’espace. Certains accumulent objets et formes, moi je pratique la lenteur et l’observation. C’est une pratique incarnée qui me permet de remettre mon travail en question et de l’enrichir », confie-t-elle.

    Le cadre madrilène nourrit profondément sa pratique : la lumière, la langue, le rythme de la ville, l’air sec et doux, la nuit éclairée différemment de Paris, tous ces éléments influencent sa perception et son écriture. Elle se crée des petits rituels : un café pour lire, un parc pour marcher, la montagne pour se ressourcer.

     

    "What do i want to do with my time here? / i want to slow it down, stretch it until it becomes the lace i see my bones through."

    • ©Céline Groman
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    La chambre comme organe, la bibliothèque comme scène

    Dès son arrivée à Madrid, Céline fait face à une réalité singulière : la Casa de Velázquez ne dispose pas d'atelier traditionnel. Là où d'autres pourraient voir un manque, elle y lit une invitation. Son projet, intitulé The Room as a Thinking Organ, prend acte de cette absence pour en faire son sujet même : transformer la chambre, la bibliothèque, les couloirs, la fenêtre, en territoire de travail.

    « L'absence d'atelier m'a permis de m'appuyer sur mes pratiques corporelles et de développer une approche observationnelle. Je ne fais pas d'objet en ce moment, donc je cuisine, je marche, j'écris, je médite… chaque geste devient partie de mon processus », explique Céline.
    Sa méthode s'ancre dans ce qu'elle nomme elle-même une écologie artistique : création à partir de l'existant, sobriété matérielle, gestes réversibles. Rien n'est ajouté qui ne puisse être retiré. Rien n'est produit qui ne soit d'abord vécu.

    Au cœur de la Casa, la bibliothèque devient pour Céline un laboratoire discret. Elle n'y vient pas pour consulter des ouvrages mais pour observer - les corps qui occupent l'espace, la lumière qui change d'angle, les silences qui s'installent entre deux pages tournées. Elle y développe des scores d'actions : courtes consignes d'écoute, gestes domestiques chorégraphiés, invitations à partager un silence.
    Sa chambre, elle, fonctionne comme un organe de perception : depuis la fenêtre, elle capte les sons de la nuit madrilène, enregistre la lumière du jour sur les murs ocre et bruns de la Casa, observe comment l'environnement - l'air sec, la langue espagnole, le rythme différent de la ville - modifie sa propre manière de penser.

    Une vidéo réalisée pendant la résidence en témoigne. Intitulée Getting back to my room, I can now smell the tangerines, elle capte ce mouvement de retour - vers la chambre, vers soi, vers le sensible. On y voit Céline, pensive dans la bibliothèque, puis à sa fenêtre, enregistrant les sons du dehors. La Casa la nuit, son environnement, son jaune-brun caractéristique, la lumière changeante du jour : autant d'états d'un même lieu traversés par une présence attentive. Le titre lui-même dit quelque chose d'essentiel dans sa pratique : la perception ne s'arrête pas au visible. Elle passe par l'odeur, le corps en mouvement, le seuil franchi.

     

     

    Formula for the Visible Une lecture performée, fragmentée en trois langues

    Pendant sa résidence, Céline produit également des notes, glissant entre l'anglais, le français et l'espagnol, comme si chaque langue portait une nuance de perception que les autres ne peuvent tout à fait traduire.

    C'est de cette matière, accumulée jour après jour, qu'est né Formula for the Visible : une lecture performée de vingt minutes, travaillée in situ dans un des ateliers de la Casa. Céline y convoque une phrase de la poétesse Lisa Robertson -"There's no formula for the visible. It doesn't end" - comme point de départ d'une exploration sonore et trilingue.

    Là où la vidéo Getting back to my room, I can now smell the tangerines capte le dehors depuis la chambre - les sons, la lumière, la Casa traversée par le temps -, la performance retourne ce regard vers l'intérieur : Céline occupe l'espace avec sa voix, en anglais, en français, en espagnol, laissant les trois langues se superposer et résonner comme on écoute une chanson dans une langue qu'on ne maîtrise pas tout à fait. La compréhension ne passe pas uniquement par le sens des mots, mais par le rythme, la musicalité, les sonorités. 

    Glissant entre poésie méticuleuse, flux d'écriture et langage courant, elle y partage des observations de gestes quotidiens, de la vie dans l'architecture de la Casa, et de comment la lumière change la texture des paysages.

    © Céline Groman
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